30 novembre : ça commence bien, Chantal a eu de ces mots avec Michelle…

 

Michelle Auboiron 30 novembre 2009 à Hong Kong. 23 °. Smog.Debout, 7H 30.
Pâteuse.

 

 

Elle dégrafe et roule la peinture de la veille qu’elle a tendue le soir sur le châssis pour les dernières retouches.
Sépare les éléments du châssis avec un maillet.
Les empile.
Les scotche ensemble.
Récupère un second châssis déjà ficelé.
Le sangle à l’autre en confectionnant avec la lanière, au centre, une poignée pour le porter.
Déroule  le rouleau de toile vierge de 186 cm de large, y découpe un morceau de 2,40m qu’elle recoupe en deux, roule sur un cylindre de carton un morceau de 90 cm…
Range les pots dans une valise à roulettes transformée par un système d’étagères de carton en armoire nomade.
Dispose très précisément Tupperware, fioles, pots pour qu’aucune place ne soit perdue.  Dans le dernier coin libre, une trousse en tissu (type sac à chaussures) où sont rangés les outils.
Dans le filet au dos du rabat, son tablier.
Elle prend sa douche.
S’habille.
Boit un café.
Mange un yaourt.
Remplit un bidon transparent de cinq litres d’eau.
Le fourre dans un grand sac en plastique écossais , type Tati, qui se remplit aussi d’un seau, d’une bâche en plastique bleue,  d’un coton imprimé, de trois assiettes en plastique, d’un sac poubelle noir contenant les pinceaux rincés qui attendent, encore humides, dans leur torchon.
Un petit coup de maquillage pour se remonter le moral.
Les anses du sac en plastique sont passées dans la poignée de la valise à roulettes …  transformée de ce fait en valise à galerie.
Sous le bras gauche, les châssis, la règle, la toile…
Côté main droite, ça roule, ma poule.
Le tout est chargé dans la voiture.
En route.
Une demi-heure de route pour sortir de l’île de Lantau.
Une demi-heure pour traverser une partie de l’île de Hong Kong.
Charlie le chauffeur connait Hong-Kong comme sa poche.  Probablement un Hong-kongais réincarné en Normand et déguisé en Parigot. Nous n’en dirons pas davantage.
La cible du jour se situe sur la partie Ouest de l’Ile  de Hong Kong.
Ce sera Aberdeen.
Repérage a déjà été fait quelques jours auparavant, ce qui vous épargnera ici de pénibles mais très habituelles circonvolutions.
Même la place de parking (gratuite !!) a été repérée, le rêve se précise du côté de Charlie, dont je ne dirai guère plus, laissons la parole à ses photos .
L’emplacement exact où auront lieu les festivités  reste encore à déterminer.
Deux autoroutes se croisent là, en superposition spiralée qu’enjambent des passerelles.
Elle sort de la voiture, marche  vite, ne parle pas.
Elle est dans l’état de la règle en plastique frottée sur du nylon et qui vous aimante des morceaux de papier en veux-tu en voilà, le genre de connerie qu’on faisait à l’école quand on n’avait pas encore de textos à mater sous le bureau, un temps d’avant la vraie vie, quoi , qui fut la sienne, ne nous y trompons pas, elle n’est pas née de la dernière pluie.
Surtout à ce moment précis où elle est électrique, Michelle. Acrylique, à faire mal aux dents en dérapant sur le tableau, du temps où il y avait encore des craies blanches et des tableaux verts.
Elle pulse. A pas pouvoir toucher une portière de voiture sans prendre une décharge.
Elle doit détraquer tous les portables à la ronde. Même les oiseaux se la ferment, ils ont peur de se faire engueuler. On s’en fout, on les entendrait de toute façon pas car il y a un potin d’enfer.
Forcément, juste au-dessus de nos têtes, presque à ras des naseaux, l’autoroute, les camions, les taxis, les autobus surtout, toutes les 28 secondes, qui gueulent en attrapant la courbe, et pas gentiment, ils l’attrapent, car ils sont fous les autobus dans cette ville, et les taxis aussi, tous les chauffeurs sont à deux doigts de la camisole dans cette putain de ville maboule, tous, à part Charlie, mourraient plutôt que de céder un centimètre de leur chaussée ou un centième de seconde de leur temps qui vaut la peau des couilles d’un type tout en lingot.
Mais ça, elle le voit pas, elle. Elle entend pas, elle sent pas.
Elle file sur une des passerelles qui n’en finit pas d’enjamber, redescend sur un quai puant, et là, elle arpente, elle mate, elle se fait le trottoir comme une vraie gagneuse cherchant sa proie.
Elle a son point de vue, qu’on finit par regarder puisque jusqu’alors, on n’avait rien vu.
Or, il y a bien quelque chose.

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A bonne distance, une grande barrière anti-ciel faite de barres d’habitation que ne parvient pas à faire rigoler leur peinturlure rose bonbon avec frisettes turquoise.
Devant ce mur de la honte, la mer se marre, juste là, à nos pieds, mollement sarcastique en à pic de l’autoroute et de ses chauffeurs dont l’équilibre mental ne vaut pas la peau d’une mauvaise banane.
Sympa, cette flotte.
Un bras de mer, un canal, un abri anti-typhon, anti-barbarie aussi, avec des bateaux qui ont l’air de bateaux dans des bouquins pour enfants d’avant la wifi et wall.e… Verts, bleus, ronds, avec des pneus qui leur servent de pare-chocs, des embarcations tartignoles et  bâchées d’où sortent des têtes de chiens, des jappements et des odeurs de fritures à faire grimper les transaminases jusqu’au bord de l’hépatite.
Et,  entre ce port de rigolade et ces misères verticales, une frange d’arbres, si, si, des grands arbres, d’un vert profondément écologique. Les tropiques, quoi !
Elle va, elle vient, elle peste, ça ne va pas, Charles ne comprend pas pourquoi elle vient là, tout est brumeux, pisseux, la lumière va tourner, elle s’en fout de ce qu’on pense, elle pense pas, elle, elle a autre chose à foutre, d’abord, y a du vent, et si elle est pas abritée, la toile va se barrer, et puis si elle a le soleil dans les yeux, autant aller se faire masser les pieds par un Chinois, le temps serait moins perdu.
Là, sous l’autoroute, elle est à l’ombre, pourquoi pas en taule, elle s’en fout de ça, ce qu’elle a devant les yeux lui chatouille les pinceaux, c’est tout ! Elle va pas donner des explications et puis quoi encore.
Sous l’autoroute, ça pue, et pas que la friture, du pipi et pas que de chat, et, à propos, justement, des crachats sont rentrés dans le béton gravillonnant jamais lavé par la pluie, seulement par les gaz d’échappement, parce qu’à propos d’odeur, il faut le répéter…  il y a comme une menace d’asphyxie !
Mais elle s’en fout, il est déjà onze heures et demie et puis il faut qu’elle aille faire pipi, parce qu’après, fini et qu’ici  y a jamais de chiottes ou presque dans les bistrots, c’est comme ça, on a beau dire, des fois, on est prêt à dire vive l’Amérique, la mondialisation, et tout ce qu’il y a de plus con… A quoi ça tient !
Donc, elle repart, direction Mac do pour le pipi, revient au pas de course avec un milk shake à la fraise, et c’est parti !
Déchargement de la voiture, passons sur les détails, et il faut remonter sur la passerelle avec le chargement susnommé, mais miracle, parce qu’il y a toujours un miracle malgré tout, cette passerelle n’a pas que des escaliers pour les piétons mais aussi des rampes pour les infirmes ou les timbrées, comme elle, qui roule un gros sac écossais de 2O Kilos sur une valise à roulettes qui ne paie pas de mine mais qui doit bien peser le double (du sac écossais), et transporte sous le bras, châssis, règle et toile qui se barrent de temps à autre, le tube de la toile et une des planchettes du ficelage trop vite ficelé…
Ben oui, pâteuse, elle était, ce matin, je vous avais prévenus !
Donc, près de l’énorme pilier rond en béton de l’autoroute.
Ce sera là.

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Ce sera une longue, aujourd’hui. 75 X 2,25m. Ceux qui ne suivent pas les comptes iront lui en demander, des comptes, elle donne aussi des cours de géométrie gratuits en crayonnant des croquis sur des bouts de papier, elle est comme ça, Michelle Auboiron.
Donc deux châssis à monter. Puisque c’est une longue. Entendez par là une large. Plus exactement pas haute. En somme étroite sur la hauteur. On pourrait dire une horizontale.
Cinq montants à déscotcher, à placer, à emboîter, à ajuster (avec le maillet).
Cinq autres montants à déscotcher, à placer, à emboîter, à ajuster (avec le maillet).

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Assembler les deux châssis ensemble avec du scotch.

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Maintenant dérouler la toile.
La tendre avec la pince (très jolie, la pince, de la boite à outils en sac à chaussures) mais elle n’a pas l’air commode à manier, il faut tirer dessus comme une malade, mais de toute façon, elle l’est, malade, ça, on a bien compris.
D’autant moins commode, l’entreprise, qu’il faut agrafer (avec l’agrafeuse de la trousse à outils) au fur et à mesure, sans faire de pli, et de temps à autre, dégrafer pour retendre…
Des fois on se dit, fonctionnaire aux allocations familiales, c’est au fond peut-être plus simple, et…
mais elle s’en fout de ça.
Elle va vite. Elle tend, ça ne fait pas un pli.
Ça y’est.
La toile est plus petite que les deux châssis rassemblés, et donc elle est pratiquement à la bonne hauteur pour y frotter les pinceaux…
Le miracle, ça se prévoit aussi, des fois !
Ensuite, il faut sangler la toile au gros poteau de l’autoroute pour pas qu’elle s’envole comme une voile au vent, eh bien voilà, c’est fait.
Des types s’arrêtent, la regardent faire, lèvent le pouce, langage international, sourient, langage universel, ils sont contents, eux, pas elle, elle s’en fout de ça.
Elle sort la bâche en plastique la met en place devant la toile.
Sur le plastique, le tissu en coton imprimé.
Elle sort le seau, l’emplit de la moitié de l’eau du bidon.
Sort les pots de l’armoire-valise, les Tupperware, les dispose, les ouvre.
Sort les pinceaux humides, les assiettes en plastique.
Elle n’arrête pas de se plier en deux, mais vraiment en deux, mains qui s’agitent à ras terre, cul en l’air, elle n’a pas de reins, pas de lombaires, elle s’en fout, elle a bon dos, pour ça, oui, et faut pas l’emmerder avec des plaisanteries vaseuses.
D’ailleurs, elle enfile son tablier.
Elle est droite comme un I.
Elle regarde ce qu’elle s’est choisi, un paysage à elle, et qu’elle va se bâfrer en quelques heures.
C’est pas que c’est beau, c’est à elle.
Comme un môme, quand c’est à soi, c’est pas pareil.
C’est les siens aujourd’hui.
Les barres d’immeuble à étouffer, et les arbres, et les bateaux que le décorateur n’aurait jamais mis là s’il avait voulu faire bien vrai, et la flotte, c’est à elle.Devant tout ça,  elle fait de drôles de petits mouvements avec les mains, elle mesure, elle attrape, elle met en ordre, elle fait son tai-chi de dingue qui a loupé l’examen aux allocations familiales, ils ont qu’à bien se tenir tous ceux-là, même les chiens qui jappent et les bateaux qui se barrent, et les odeurs de friture…
Elle se plie en deux, les jambes bien droites, une manie à elle.
Elle trempouille un des 35 pinceaux dans un pot, dans un Tupperware, aujourd’hui, elle fait une longue, enfin, une large. Elle patouille sa trempette dans une assiette en plastique avec une grosse brosse qu’elle brandit au dessus de la toile blanche sanglée à son pilier d’autoroute.

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Elle va peindre.
Chantal Pelletier

Site Internet de Chantal : http://chantalpelletier.free.fr
Le blog de Chantal : http://chantalpelletier.hautetfort.com/

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