1er décembre : le ton monte entre Chantal et Michelle…

 

Elle arrête

Michelle Auboiron 1er décembre – Hong-Kong. 23 °. Smog

Elle dit « Bon j’arrête là, ça bouge trop« .
Ça, la lumière, les couleurs, ça fout le camp, elle n’y arrive plus.
Six heures qu’elle est debout, à tout attraper, mais là, autant compter les fourmis dans une ruche… Fini !

 

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Enfin, presque. Elle picore du pinceau une ou deux fenêtres, allume une lumière dans un coin, refile une couche sur un gris qui rosit.
Des gamines en uniformes du collège de Saint-Frusquin, avec cravate et chaussettes, à attirer l’attention de tous les pervers polymorphes du coin, prennent des photos avec leur I phone pendant qu’elle n’en finit pas de faire palpiter d’autres vasistas, fourrant à travers des dizaines de fenêtres ses poils de pinceaux dans les narines d’un couple en train de s’engueuler ou de faire l’amour, de deux gamins qui rentrent de l’école avec leur Philippine…
Tout ce monde qui s’allume au bord du soir qui n’est pourtant pas encore sombre…
Trois quart d’heure après, elle est encore là, à saupoudrer une enseigne de trois guiboles calligraphiées…
« Bon j’arrête là, ça bouge trop ».
Cette fois, elle le dit plus, elle le fait.
Elle a retrouvé le sourire, elle est de l’autre côté de la toile, c’est comme si elle avait traversé la Manche, ou un lac bien trop vaste pour une bonne nageuse.
Et elle a envie de faire pipi, pas question d’attendre un dixième de seconde, maintenant que c’est fini, tous les emmerdements reviennent, même les envies de faire pipi, elle rend son tablier et va promener ses nattes dans les toilettes d’un centre commercial, entre Dior et un marché de poiscaille qui saute tout vivant des panières, ça, c’est Hong Kong, elle avait oublié, collée qu’elle était aux façades, au ciel et aux enseignes…
Finalement, c’est bien aussi, la vie d’en bas.
Elle revient avec une pomme, détendue, c’est la 23ème toile, elle y pense pas encore, mais elle le sent, ça commence à prendre tournure, Made in Hong Kong existe, elle en a plein les pinceaux, des fenêtres, des bateaux, tout ce monde planqué derrière ces façades qui se prennent pour des falaises, tous cachés là, dans 23 badigeonnages, ces constructions à elle, la bâtisseuse d’empire.
Elle vide l’eau crade des pinceaux dans le caniveau, reverse l’autre moitié du bidon d’eau dans le seau. Second rinçage. Fourre les pinceaux dans leur torchon. Rebouche les peintures, descend la toile de la valise sur laquelle elle était posée. Le guéridon redevient armoire nomade à roulettes qu’elle bourre de pots.
Une douche, elle pense qu’à ça. Un petit restau. Pépère. Assise. Peinarde.
Elle dégrafe la toile avec un outil du sac à chaussures vert, la roule sur le cylindre en carton, démonte le châssis à coup de maillet, en assemble les montants, les scotche avec la règle, plie la bâche en plastique, le coton imprimé, va jeter les assiettes en plastique pleines de peinture à la poubelle. Elle roule l’armoire et son chargement écossais en trimballant châssis et toile.
Demain, elle fera surement une carrée. Oui, une carrée, ce serait pas mal.
Le parking n’est pas trop loin, il y a même un ascenseur pour y monter. Chargement de la voiture. Pas si mal la vue de nuit depuis le toit du parking. Peut-être une escale pour la semaine prochaine, tiens !
Avec ses colonnades, ses loopings et ses ascenseurs pour voitures, (strictement interdits aux claustro…) le parking est un piège à chauffards, ce que Charlie l’héroïque n’est pas, on le sait. Ce qui n’empêche pas la distraction, impardonnable au pays de la carte octopus¹ (mélanger carte à puce et poulpe, il faut être Chinois !). Le magique porte monnaie de la baie de Hong Kong n’a pas assez de trébuchante pour payer la fortune que coûte ce foutu parking, dont les gestionnaires ont abusé notre héros par une publicité mensongère. Il croyait que ce serait beaucoup moins cher quand il a glissé la carte à l’entrée du « carpark » qui a enregistré le numéro pour lui redonner à la sortie l’addition, trop salée, donc, mais le poulpe est un fruit de mer, personne ne dira le contraire, si pas un fruit, en tout cas marin, et salé beaucoup trop. Donc il faut redescendre, mettre de l’argent pour « recharger » la carte dans la première épicerie ou supérette1.
Il est sept heures du soir, c’est-à-dire plutôt l’heure du petit blanc que des emmerdements de parking, mais c’est comme ça, Charlie en a plein le dos, elle lui fait du « mon doudou, t’énerve pas« , elle est douce, Michelle, après sa 23 ème toile, on la prendrait pour une femme au foyer qui soigne son gagne pain par alliance. Tout sourire. Elle râle pas, elle prend les choses relax, parce qu’elle l’est. On peut même la prendre avec des pincettes, elle ne protesterait pas. Elle a fait sa toile autant dire sa pelote.
Elle a eu sa dose avec sa verticale en plein carrefour, sûrement un des plus pollués du monde, c’est comme ça, elle peint des villes pas des champs de lavande, ce sera même pas pour une autre vie, ces trucs-là, parce que les baraques et les immeubles, elle n’en fera jamais le tour, elle finira sa vie sur le trottoir et sous les ponts. Son destin.
Donc revenons à notre parking qu’il faut encore traverser dans un rodéo de chauffards, mais, à la sortie, la ville verticale avec ses lumières qui braillent, c’est quand même un cadeau, on  en oublierait les pères Noel imbéciles et leurs sapins et leurs cadeaux à rubans déclinés en loupiottes ringardes format 38 étages. Un petit coup de Central où des cascades de taxis rouges jaillissent de pentes à 15% de matière descendante, un petit coup de Kowloon, de l’autre côté de la baie, avec deux trois lames de couteau dressées dans le ciel fluo … puis les autoroutes qui s’enjambent et s’enroulent en singeant des serpents charmés, et c’est Lantau, et une heure après, avec route en lacet de baskets et autobus timbrés, l’appartement, qui est aussi l’atelier, le bureau, le tout partagé avec la nounou du cousin de Charlie, une crème celui-là, pas Charlie, le cousin, encore que, nous voulons dire que le cousin aussi, est une crème.
Donc, voiture déchargée, elle tend la 23ème fillette sur le châssis, histoire de rajouter quelques fenêtres, et une heure après, il est déjà dix heures, elle file un petit coup de bleu du côté des trottoirs, parce qu’il lui avait tapé dans l’œil sans arriver sur la toile, ça arrive.
Sur le coup de 10H30, elle pousse l’ordinateur pour fourrer deux ou trois bricoles sur la table dont deux verres et deux assiettes. Tout ça en silence, parce que la nounou dort, faut pas faire de bruit.
Charlie a ouvert une bouteille de blanc, qu’elle boit avec de l’eau, bien obligée, pas l’eau, mais le vin blanc, histoire que Charlie ne boive pas la bouteille tout seul, ça lui ferait pas peur, d’ailleurs il a mérité quand même.
Il grignote deux vaches qui rit (made in Poland) avec son bol de nouilles tout en répondant au mails et en triant ses photos, il sait très bien faire trois choses à la fois, elle s’en fout, elle, demain, elle va faire une carrée.
Elle note sur l’accordéon en papier plié dans son filofax, 23 ème, elle sourit bêtement, un peu hagarde, elle regarde sa toile, va pignocher encore un peu sur la couleur de la barrière.
A 23 heures 30, elle a la flemme de dégrafer la toile. Elle se fait couler un bain.
Sur le coup de minuit et demi, elle est au lit.
A une heure, elle dort, dans six heures et demi, elle sait qu’elle va se lever… pâteuse !

Chantal Pelletier

(1) Osons à cet instant la parenthèse pour vanter ce système de porte-monnaie électronique qui sert juste à dépenser de l’argent plus facilement sans se salir les mains ni attraper la grippe aviaire, porcine, ou autres cochonneries d’animaux malades qui trafiquent des sous. On présente sa carte à 8 puces partout très hygiéniquement dans des bippers pour la bouteille d’eau ou le gobelet de kawa dans le distribe automatique, payer sa place dans les tramways, les bus, les ferries, les péages, et même ses petites courses à l’épicerie du coin. Octopus a quasiment autant de tentacules que Shiva de bras, on s‘y habitue très vite, on se dit que c’est un truc pour Delanoë, sauf que non, ça pourrait pas marcher avec RATP, SNCF… Oublions Paris pour retourner à HK où, partout, le gentil bipper indique combien il vous reste… super pratique, donc, ça marche pour tout, même pour les parkings, sauf qu’il faut quand même avoir des sous dans le porte monnaie…

Site Internet de Chantal : http://chantalpelletier.free.fr
Le blog de Chantal : http://chantalpelletier.hautetfort.com/

5 réponses

  1. Pascale dit :

    Bravo pour tout! Les photos, le texte, les peintures ! J’adore et en parle autour de moi. Je vous suis à la trace et voyage par procuration grâce à vous en attendant mon tour. Hong Kong j’y étais en avril, souvenirs souvenirs…
    La bise, Chantal & go on, j’aime toujours te lire.

  2. Jean-Marie dit :

    … Et vive la carte Octopus, c’est vraiment TRES pratique (oui, il faut la remplir de temps en temps). En France, on a essayé Moneo… les pauvres ….

  3. Charles GUY dit :

    Triple merci Pascale !!!

  4. Charles GUY dit :

    Et merci Jean-Marie !
    La carte Moneo est un bien piètre ersatz de l’Octopus, et de plus, elle est payante… comme tu dis… les pauvres…

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